Quand on remonte la 155 dans Mékinac, il arrive un moment bien précis où le regard quitte une première fois la route pour aller vers la rivière. Et ce moment, on le connaît bien.
C’est en descendant la côte à Grandes-Piles que le Saint-Maurice apparaît pour la première fois, dans Mékinac. Devant nous, la rivière se dévoile avec la marina en contrebas et les montagnes de l’autre côté. Une première vue qui donne déjà un bon indice de ce qui nous attend pour les prochains kilomètres.
Pour les gens qui connaissent bien la 155, cette route est remplie de repères comme celui-là. On sait quelle vue se cache derrière telle courbe, à quel endroit la rivière va réapparaître et quel petit panneau vert nous indique qu’on approche de notre destination. Certains endroits n’ont même pas vraiment besoin d’adresse : ils sont « passé tel kilomètre », « juste après la côte » ou « avant telle courbe ».
C’est une route qu’on emprunte pour aller au chalet, partir pêcher, rejoindre une pourvoirie, aller camper, travailler ou simplement rentrer à la maison. Mais à force de la parcourir, elle finit elle aussi par faire partie de nos histoires. Alors, cette fois-ci, plutôt que de seulement la prendre pour se rendre quelque part, on avait envie de regarder la 155 pour ce qu’elle est : l’une des plus belles façons de traverser Mékinac, entre rivière, forêt et montagnes.
Une fois la côte descendue, on traverse Grandes-Piles avec le Saint-Maurice tout près. Puis, en dépassant le village vers le nord, la relation entre la route et la rivière change complètement. La 155 se met à longer le Saint-Maurice de très près, coincée entre la rivière d’un côté et d’immenses caps de roche de l’autre. Par endroits, on a presque l’impression que la route s’est faufilée dans le seul espace disponible entre l’eau et le roc.


La rivière est alors presque constamment dans notre champ de vision. Aux beaux jours, on aperçoit les voiliers voguer sur le Saint-Maurice, avec les montagnes de l’autre rive en arrière-plan. Par moments, ils semblent presque accompagner la route, avançant sur l’eau pendant qu’on poursuit notre chemin vers le nord. Si on y passe à l’heure du coucher de soleil, les couleurs orangées, rosées, bleutées reflètent sur la rivière, comme sur un miroir et y dessinent un paysage à couper le souffle; Un paysage qui fait dire « C’est tellement beau » même si on le voit chaque soir, à la même heure, en rentrant du travail.
Puis, tranquillement, la 155 s’éloigne du Saint-Maurice et s’enfonce dans la forêt.
Pendant quelques kilomètres, la rivière disparaît presque complètement de notre champ de vision. Mais en arrivant à Saint-Roch-de-Mékinac, au haut de la côte vers la sortie du village, le paysage s’ouvre de nouveau.

C’est l’un de ces points de vue qu’on peut avoir vus des dizaines de fois sans vraiment s’en lasser. Devant nous, le Saint-Maurice réapparaît au loin, entouré de montagnes qui semblent se succéder jusqu’à l’horizon. Les plus proches sont bien définies, puis les suivantes deviennent progressivement plus pâles, prenant différentes teintes à mesure qu’elles s’éloignent. Cette superposition donne une profondeur particulière au paysage.
Une fois le village dépassé, on retrouve le Saint-Maurice de plus près. Sur l’autre rive, et même parfois en plein centre de la rivière, de petites plages viennent ponctuer le paysage. Aux beaux jours, on y aperçoit des bateaux accostés directement sur le sable, le temps d’une baignade, d’un arrêt ou d’un après-midi au bord de l’eau. Une belle façon de constater que le Saint-Maurice n’est pas seulement le décor qui accompagne la route : ici, on le parcourt et on en profite.
On continue ensuite vers le nord jusqu’à Mattawin, dans la municipalité de Trois-Rives. Ici, le Saint-Maurice prend encore une autre allure. La rivière semble plus tranquille, moins fréquentée et, devant le Club Hosanna, de petits rapides viennent briser sa surface. Le courant, les roches et le mouvement de l’eau transforment encore une fois le paysage.
C’est d’ailleurs ce qui rend le trajet aussi intéressant : on longe la même rivière depuis plusieurs kilomètres, mais elle ne se présente jamais exactement de la même façon.
Entre Mattawin et Grande-Anse se trouve probablement l’une des portions les plus surprenantes de la 155. Par moments, on longe le Saint-Maurice de très près. Quelques courbes plus loin, la route prend de la hauteur et nous permet de le regarder d’en haut. Puis elle pique dans la forêt et la rivière disparaît complètement.

Quelques courbes plus tard, elle revient. La rivière se resserre, le paysage autour d’elle évolue et la route continue de monter, de descendre et de tourner au rythme du territoire. Chaque courbe semble dévoiler quelque chose de différent : un bout de rivière, une montagne, un cap de roche, un banc de sable, une ouverture dans la forêt, une vue qu’on n’avait pas quelques secondes auparavant.
On ne découvre jamais vraiment la 155 d’un seul coup. Le paysage se dévoile par morceaux, au fil de la route.
Plus on avance, plus les petits panneaux verts qui bordent la 155 prennent eux aussi une certaine importance. Quand les rues, les commerces et les adresses se font plus rares, les kilomètres deviennent des points de repère. Un chemin est passé tel kilomètre, le chalet est un peu plus loin, l’entrée vers le lac arrive bientôt, le beau point de vue est après telle courbe ou telle côte.
Pour quelqu’un qui traverse la 155 pour la première fois, ce ne sont probablement que des numéros qui défilent sur le bord de la route. Pour celles et ceux qui la connaissent, ils racontent presque une autre façon de lire le territoire.
Ils donnent aussi un aperçu de tout ce qu’on ne voit pas depuis la route. De chaque côté partent des chemins vers des lacs, des chalets, des pourvoiries, des territoires fauniques et des coins de forêt situés parfois plusieurs kilomètres plus loin. La 155 traverse Mékinac, mais elle est aussi le point de départ vers tout un territoire qui se cache de chaque côté d’elle.
Quand on la prend souvent, on finit par la regarder autrement. On sait que la rivière apparaîtra en descendant la côte de Grandes-Piles, qu’elle se rapprochera de la route après le village et qu’elle disparaîtra ensuite pendant quelque temps. On attend presque le moment où le paysage s’ouvrira de nouveau en arrivant à Saint-Roch. On reconnaît Mattawin, ses rapides, puis cette portion de route où le décor semble changer à chaque courbe.
À force de la parcourir, la route se remplit aussi de souvenirs. Des départs vers le chalet avec l’auto beaucoup trop pleine, des fins de semaine de camping, des journées de pêche, des arrêts improvisés, des retours tard le soir, des matins où la brume flotte au-dessus du Saint-Maurice. Et puis, il y a l’automne, quand les montagnes se colorent et qu’une route qu’on connaît pourtant par cœur réussit encore à nous surprendre.
On finit par reconnaître un endroit avant même de lire le panneau. On sait où on est simplement en regardant dehors.
On prend généralement la route 155 parce qu’on s’en va quelque part. Mais entre la côte de Grandes-Piles et les courbes de Trois-Rives, le trajet mérite lui aussi qu’on lui accorde un peu d’attention.
On y voit le Saint-Maurice apparaître pour la première fois avant de rouler presque à sa hauteur entre l’eau et les caps de roche. On le perd dans la forêt avant de le retrouver du haut de la côte à Saint-Roch-de-Mékinac. On voit les petites plages ponctuer la rivière, les bateaux s’y arrêter, puis le Saint-Maurice changer encore à Mattawin avant de se resserrer, disparaître et réapparaître au gré des courbes vers Grande-Anse.
C’est peut-être ça, finalement, qui rend la 155 aussi saisissante : même quand on connaît la route par cœur et qu’on sait très bien où elle nous mène, on continue de regarder ce qui nous attend après la prochaine courbe.